Dom Chautard face au Tigre…

Comment les trappistes ont pu rester en France en 1905…

En 1903, face au projet de loi visant à l’expulsion des communautés religieuses, Dom Chautard, abbé de Sept-Fons, rencontre Clemenceau. Il lui apporte un mémoire ; l’ayant pris, Clemenceau lui demande de revenir trois jours plus tard. Dom Chautard raconte ainsi la suite :

Clemenceau lui dit :

« – Refaites votre mémoire. Citez bien haut les services que vous avez rendus comme agronomes, surtout en pays de mission et en Algérie ; mais supprimez cette première partie où vous étalez fièrement que vous êtes des moines : c’est inutile et imprudent.

– Pardon, Monsieur le Président, je ne puis accepter de cacher notre drapeau, ce serait déloyal. Nous ne sommes que secondairement des agriculteurs et des missionnaires : avant tout nous sommes des moines. Si on veut nous autoriser, il faut que ce soit sans abstraction de notre caractère de moines. »

Le Président tourne alors en ridicule et la vie contemplative et ces moines célébrant leurs offices auxquels personne n’assiste ou poursuivant leurs études sans vue d’apostolat. La diatribe, violente et spirituelle à la fois, est hachée par des apostrophes personnelles :

« – Pourquoi donc vous êtes-vous fait moine et non pas missionnaire ? Je l’aurais compris. Mais moine ! moine ! moine ! » 

Je rongeais mon frein, plus fier que jamais d’être moine, en voyant que, sous ces flots de critiques, il n’y avait que préjugés et ignorance de ce qu’est un vrai moine. Il me lance soudain une phrase tellement blessante que je me lève :

« – Monsieur, c’est vous qui m’avez invité à revenir aujourd’hui. Si j’avais pu prévoir que vous violeriez ainsi les lois de l’hospitalité en manquant à la courtoisie, je ne serais pas venu. Je me retire déçu et attristé. Faites ce que vous voudrez contre nous. Mais rien de ce que vous venez de me dire ne me fait regretter d’avoir choisi la vie monastique. Rien : au contraire. » 

Il me força à me rasseoir. Puis, d’un ton calme et poli :

« – Je vous demande, dit-il, de m’expliquer cet au contraire. Dites-moi pourquoi vous êtes si satisfait d’être trappiste. Qu’est-ce qu’un trappiste ?

Toutes les objections que vous venez de faire, je les connaissais. Les lazzis que vous m’avez décochés ne valent pas une preuve. Vous-même, j’en suis persuadé, vous n’en êtes pas dupe. Ma conviction, au lieu d’être ébranlée, n’en est donc que fortifiée. Mon idéal m’est plus cher que jamais. » 

L’illustre duelliste avait promis de ne pas intervenir. Il tint parole durant toute la demi-heure.

« Une religion qui a pour base l’Eucharistie doit avoir des moines voués à l’adoration et à la pénitence : voilà de quoi conclure à la raison d’être des cisterciens. » 

Quand j’eus fini, j’étais haletant, tellement j’avais mis de cœur à défendre notre idéal. Jamais sans doute je ne fus aussi ardent, aussi pressant, aussi persuasif… Visiblement ému, le Président se leva et, me secouant vigoureusement le poignet :

« – Dites cela devant la commission. J’ai compris l’idéal d’un moine. Je ne suis pas chrétien mais je comprends, lorsqu’on l’est profondément, qu’on puisse être fier d’être moine. Un Parlement français n’a pas le droit de mettre à la porte de vrais moines qui, dans leurs cloîtres, restent étrangers à la politique. À partir d’aujourd’hui, considérez-moi comme votre ami ! »

Finalement, les trappistes furent épargnés et purent continuer, dans leur monastère, à prier pour notre pays.