Yujiro (1855-1870)

Un martyr de quinze ans (I/2)

Fin avril 1951, à une semaine de sa mort, le Dr Takashi Nagaï achevait d’écrire Le Col du mont Vierge. Depuis six ans que sa leucémie l’obligeait à rester alité, il en était à son dix-huitième ouvrage ! Les médecins qui pratiquèrent son autopsie eurent du mal à croire qu’il eût encore pu écrire dans cet état : des hémorragies internes, un ventre gonflé d’eau, une rate énorme… effets de son travail de radiologue et des effets de l’explosion atomique de Nagasaki, alors que, ce 9 août 1945, il se trouvait à 700 m du centre de l’explosion. Mais il ne voulait pas quitter cette terre sans faire connaître au monde l’histoire des derniers martyrs du Japon, morts entre 1867 et 1873, soit seulement trente-cinq ans avant sa naissance. Il connaissait de près des rescapés et disposait de précieux manuscrits ; il put ainsi établir que 3404 chrétiens avaient été persécutés, que 604 étaient morts en exil et que 1220 n’avaient pas supporté jusqu’au bout la cruauté des tortures mais, dès leur libération, s’étaient confessés avec un grand repentir et avaient repris avec zèle leur vie de foi.

Parmi les témoignages les plus émouvants, Nagaï rapporta le martyre de Yujiro, un jeune de quinze ans.

Afin d’assurer l’unité de l’Empire, tous les Japonais étaient tenus d’être shintoïstes. Au début de « l’ère Meiji », les chrétiens commencèrent à être arrêtés et exilés afin d’être forcés de se convertir. La rééducation s’avérant impuissante, les samouraïs se mirent à les affamer. Un jour, un fonctionnaire emmena un enfant de trois ans, lui montra un beau gâteau et le lui promit s’il renonçait à être chrétien. Mais l’enfant secoua énergiquement la tête en disant : « Ma maman m’a dit de toujours rester chrétien, et puis j’irai au Paradis. Et au Paradis, il y a des choses tellement meilleures que votre gâteau ! »

Le fonctionnaire Morioka, qui n’arrivait pas à faire céder un jeune homme, Jinzaburo, décida de l’attaquer indirectement en faisant souffrir son jeune frère, Yujiro. Alors qu’un vent glacial apportait des rafales de neige, il fabriqua une croix, la planta au bord de la route et y attacha Yujiro nu. Les villageois qui passaient le traitaient de chrétien stupide. La souffrance de ces moqueries, la honte de sa nudité, la sévérité du froid, l’accablant, il pleurait tout en ne cessant de prier : « Jésus, je partage tes souffrances, Marie, aide-moi, Esprit-Saint, envoie-moi ta force. » De temps en temps, un fonctionnaire venait lui demander : « Alors, tu es décidé à te convertir ? » Tout en claquant des dents, Yujiro  répondait avec force : « Non ! Non ! » Le soir venu, Morioka se mit en colère et partit en criant : « Réfléchis, car tu resteras là jusqu’à ce que tu te convertisses. » Le lendemain, il l’attacha à un poteau et le piqua avec des pointes de bambou, jetant sur lui des seaux d’eau froide puis l’enveloppant dans un tissu rempli de glaçons. Quand il se mit à le fouetter, Yujiro cria si fort que, de leur prison, les chrétiens l’entendirent. Mais il répondait toujours : « Non ! Non ! »

(À suivre)