Cette nuit, rendons-nous à Jérusalem...
Homélie pour la Vigile Pascale - Année A
Samedi Saint 4 avril 2026
Merci, Seigneur, pour le nouveau miracle de cette nuit de Pâques !
Cette nuit, rendons-nous à Jérusalem. Allons, en silence, visiter la basilique du Saint Sépulcre. Nous n’allons pas le faire en touristes, mais en pèlerins. Nous allons le faire avec la profondeur, l’intensité, l’émotion des millions de pèlerins qui, depuis les premiers siècles, se rendent en ce lieu sacré entre tous : pères de l’Église, croisés, saints connus et inconnus, simples pèlerins… Nous le faisons en cette nuit de la résurrection, nuit unique, que depuis des siècles le peuple juif désigne, dans sa liturgie du repas pascal, comme la nuit « différente de toutes les autres nuits ».
Nous entrons dans la basilique. Elle est sombre. Nous prenons à droite, et nous gravissons les quelques marches qui mènent au lieu où la Croix de Notre Seigneur a été dressée. Nous sommes sur le Golgotha. Le rocher est toujours là, visible. Après tant de pèlerins fervents, nous nous prosternons avec respect pour baiser le sol de ce lieu saint où notre Rédempteur a donné sa vie pour nous. Golgotha, centre du monde, lieu où la vie a vaincu la mort. Lieu où Adam avait été enseveli, et où le Fils de Dieu, qui s’est fait fils d’Adam, nous a recréés par son dernier souffle. Comme nous l’avons chanté solennellement hier : venez, adorons. Nous ne pouvons pas nous empêcher de réfléchir : le Fils de Dieu, l’Innocent, a été condamné par la justice des hommes, livré à la justice par les grands-prêtres de son peuple ! Nous demandons à Dieu : « Pourquoi ? » Pourquoi une telle injustice ? Pourquoi tant de mensonges ? Et nous entendons encore résonner ici ce cri du Fils de Dieu : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Comme le dit André Frossard : « la justice menteuse des hommes a fini son œuvre. » Alors, en ce lieu si saint, nous faisons monter une prière, une supplication, un cri, avec ces mots, entendus ce soir, et qui sont les premiers mots de Dieu dans la Bible : « Que la lumière soit ! » Mais au Golgotha, c’est le silence de Dieu, c’est l’éclipse de Dieu. Ce sont les ténèbres. Dieu ne répond pas maintenant. Cependant nous gardons la foi. Dieu répondra. Avec Jésus, en ses mains nous remettons notre esprit, dans une totale confiance. Car, comme le dit Mère Marie-Augusta, Dieu le Père « a érigé sur le sommet du Calvaire la fontaine qui distribue la vie. » Alors nous y buvons cette eau vive...
Puis nous redescendons lentement du Golgotha. Nous passons devant la pierre où le Corps de Jésus a été déposé, et où la Vierge Marie l’a reçu dans ses bras. Cette pierre est toujours là. Nous avons dans la mémoire et dans le cœur le regard de la Pietà. Ce regard de la Vierge Marie posé sur son Fils inanimé, puis sur chacun de nous, qui sommes ici devenus ses enfants. Nous ne pouvons que lui murmurer tout bas, du fond du cœur, ces deux mots : merci et pardon. Mais nous retrouverons cette Mère sainte et douloureuse dans un moment. Poursuivons notre pèlerinage dans la basilique obscure.
Nous nous avançons maintenant vers le sépulcre. Oui, il se trouve dans la même basilique que le Golgotha. Saint Jean précise d’ailleurs dans son évangile que « comme ce tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus » (Jn 19, 42). Nous nous approchons avec crainte et respect. C’est là que le Corps du Fils de Dieu a été déposé, mort, inanimé. C’était il y a à peine plus de vingt-quatre heures. C’est là qu’il s’est reposé, durant tout ce saint Sabbat, de l’œuvre de la recréation, accomplie dans la souffrance. Puis c’est là que, à l’abri de tous les regards humains, Notre Seigneur est ressuscité. Cette nuit. Maintenant. L’ange du Seigneur est descendu du Ciel comme l’éclair, nous dit l’évangile, et il a roulé la pierre. Aujourd’hui encore, Dieu donne chaque année un signe, en ce lieu, en cette nuit : celui du Feu sacré. Lors de la Pâque orthodoxe, le patriarche pénètre dans le tombeau avec trente-trois cierges, et rien pour les allumer. Il prie, avec le peuple rassemblé – « Kyrie eleison » – durant plusieurs minutes, parfois plusieurs heures. Et Dieu fait descendre le feu sacré, le feu du ciel, qui allume miraculeusement les cierges du patriarche, qui transmet ensuite cette sainte flamme. Ce miracle se reproduit depuis le deuxième siècle sur le lieu de la résurrection. Ce n’est pas seulement un miracle. C’est un signe. Un signe de ce qui advient cette nuit dans les âmes – dans nos âmes. Un signe que le feu de la résurrection nous est communiqué directement par Dieu. Un signe que la puissance de la résurrection traverse les siècles. Que la puissance de la résurrection est encore opérante ici, cette nuit. Oui, ici, car cette nuit, toutes nos églises sont le Saint Sépulcre, par le miracle de la liturgie. Oui, cette nuit, ici, Dieu répond au cri que nous avons fait retentir au Golgotha : « Que la lumière soit ! » Maintenant Dieu nous répond : « Et la lumière fut ! » Cette lumière, ce feu, traverse les siècles et vient jusqu’à nous cette nuit, jusqu’à Saint Pierre de Colombier, et partout ailleurs où nous sommes réunis pour célébrer, pour revivre la résurrection du Seigneur. La lumière a vaincu les ténèbres. La joie a vaincu la tristesse. La vérité a vaincu le mensonge. La vie a vaincu la mort. Jésus est ressuscité. Ici. Maintenant.
Mais notre pèlerinage ne s’arrête pas là. Quelqu’un nous attend, un peu plus loin. Nous faisons encore quelques mètres. Il fait toujours sombre, mais les premières lueurs de l’aube approchent. Toujours dans la même basilique, un peu après le tombeau, se trouve la chapelle latine du Saint Sépulcre. Elle se situe sur le lieu où – la tradition est unanime – Jésus ressuscité est apparu, avant tout autre, à sa sainte Mère. Désormais ils sont là tous les deux. Contemplons en silence cette rencontre. Eux aussi sont silencieux. Car tout passe par le regard et par le cœur. C’est leur secret…
Bientôt il va nous falloir ressortir du Saint Sépulcre. Car l’ange, au lever du jour, va nous y inviter, nous y presser : « vite, allez dire à ses disciples : "Il est ressuscité d’entre les morts…" » Nous allons donc quitter ce lieu béni, dans lequel nous a conduits la liturgie. Mais nous serons différents. Nous serons des hommes nouveaux.
Merci, Seigneur, pour le nouveau miracle de cette nuit de Pâques. Merci pour ce feu sacré, descendu du Ciel, que tu as allumé, cette nuit encore, en chacune de nos âmes. Merci pour cette joie divine. Avec la force que nous tenons de toi, nous pourrons travailler dans ce monde au salut des âmes, afin que « passent tous les hommes de cette terre à ta grande maison. » Oui, « demain se lèvera l’aube nouvelle d’un monde rajeuni dans la Pâque de ton Fils. » Elle est tout proche, « l’heure où commence à poindre le premier jour de la semaine. » N’ayons pas peur : « Dieu est lumière » (1 Jn 1, 5).