Comment accueillons-nous le mystère de Jésus ?
Homélie pour le 5e Dimanche de Carême ou "Dimanche de la Passion" - Année A
Dimanche 22 mars 2026
En ce cinquième dimanche de Carême, chacun de nous est tenu de faire un choix...
En ce cinquième dimanche de Carême, l’Église franchit une nouvelle étape dans sa préparation du grand Triduum pascal. En effet, ce dimanche autrefois appelé « dimanche de la Passion » marque comme un seuil. Un seuil qu’il nous faut franchir pour profiter jusqu’au bout et en plénitude des grâces du Carême. Pour nous y aider, la liturgie nous plonge dans l’atmosphère si particulière des jours qui ont précédé la Semaine sainte.
Rappelons les événements. Au cours des trois ans de sa vie publique, Notre-Seigneur a suscité la haine des pharisiens et des autorités juives. Jésus est donc harcelé, traqué, pourchassé. Un étau de mort se resserre peu à peu sur lui, jusqu’à le contraindre de vivre caché, en dehors de Jérusalem, la Ville sainte.
Or, on annonce à Jésus que son ami Lazare est gravement malade. Lazare habite à Béthanie, à quelques kilomètres seulement de Jérusalem. Que Jésus va-t-il faire ? Va-t-il sortir de sa retraite pour sauver son ami ? Tout le monde s’interroge.
Après deux jours d’attente, Jésus déclare qu’il va se rendre à Béthanie. Comme l’ont bien compris les apôtres, cette décision l’expose à la mort. Pour ainsi dire, le Seigneur se livre entre les mains de ses ennemis.
Parmi tous les miracles accomplis par Jésus, celui de Béthanie est certainement le plus spectaculaire. En lui s’accomplit au plus haut degré la fonction de tout miracle, qui est celle d’être signe : un signe tout d’abord de l’identité de celui qui accomplit le miracle, Jésus, mais également un signe – un révélateur – de la disposition intérieure de celui qui y assiste. Ainsi, les différentes réactions suscitées en ce jour par la résurrection de Lazare révèlent non seulement le mystère de Jésus, mais aussi la manière dont celui-ci sera accueilli par tous les hommes à travers l’Histoire, et donc la manière dont nous l’accueillerons.
Dans la foule réunie autour du tombeau de Lazare se trouvent tout d’abord des curieux, des badauds en quête de spectacle ou de polémique. Ceux-là sont hermétiques à ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent. L’Evangéliste nous dit ainsi que certains d’entre eux s’empresseront de rapporter tout ce qu’ils ont vu aux autorités de Jérusalem. « Quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus » (Lc 16, 31) avait prophétisé Jésus à leur sujet. C’est le drame du cœur qui s’endurcit, des yeux qui ne voient plus, des oreilles qui n’entendent plus. Même une résurrection ne les émeut plus.
Mais dans la foule venue consoler Marthe et Marie se trouvent aussi des âmes qui se laissent toucher. Tout en effet dans le récit de la résurrection de Lazare est touchant : la grande compassion de Jésus, sa délicatesse à l’égard de Marthe et de Marie, son amour si personnel pour son ami Lazare, et enfin sa puissance capable de rendre la vie à un mort. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare que cet évangile de la résurrection de Lazare lu durant les messes d’obsèques touche les cœurs. Il provoque parfois chez ceux qui l’entendent cette conversion des sentiments, qui peut devenir comme une amorce de la foi.
Mais cette foi de la foule, foi encore embryonnaire qui ne voit probablement en Jésus qu’un thaumaturge exceptionnel, ne suffit pas. Jésus veut plus qu’un bouleversement des sentiments, un choc émotionnel, mais une rencontre. La foi est en effet une relation personnelle avec celui dont je sais qu’il est « la Résurrection et la vie ».
La tentation est grande, pour les chrétiens de tradition comme pour ceux qui débutent dans la vie chrétienne, de se dire « chrétiens » parce qu’ils adhèrent aux vérités de la foi. Certes, ces vérités de la foi sont fondamentales. Elles sont un trésor qu’il nous faut protéger et transmettre en ces temps marqués par le relativisme. Mais ces vérités que nous proclamons chaque dimanche renvoient vers Jésus lui-même. La foi n’est vraie que si nous devenons, comme Marthe et Marie, des proches de Jésus ; que si nous vivons notre foi sur le mode de la rencontre personnelle et intime. Jésus n’est pas seulement une dimension de notre vie, mais Jésus est la Vie, et il veut devenir notre vie.
« Le Maître est là et il t’appelle » : à cette parole de sa sœur, Marie qui pleurait la mort de son frère s’est levée et a rejoint Jésus. La foi, notre foi, doit ressembler à cet acte posé par Marie : Jésus, le Maître, est là et Il nous appelle. À nous de nous lever pour le rejoindre, le rencontrer et croire en lui. À nous de considérer Dieu comme une Personne, et non seulement comme une idée : oui, Jésus, tu es pour moi, comme pour Marthe, « le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ».
Enfin, il existe une dernière manière de lire l’Évangile de ce jour. Cette manière est celle de Jésus lui-même. En effet, Jésus sait que ce qu’il réalise dans le corps et l’âme de Lazare a un prix. Il sait que cette vie qu’il rend aujourd’hui à son ami va lui coûter sa propre vie, le Vendredi saint. La résurrection de Lazare, au seuil des Jours saints, est une prophétie en acte : elle prophétise cet « admirable échange » dont parleront les Pères de l’Église : Jésus, qui est la Vie vient prendre dans sa propre chair notre mort, pour nous en délivrer.
Lazare sort aujourd’hui vivant de son tombeau. Dans quelques jours, Jésus prendra sa place, il se revêtira de ses liens mortuaires, il sera entouré de ses propres bandelettes et de son linceul.
Jésus assume la mort de son ami, il se substitue à lui, mais il lui demande pour cela de sortir de son tombeau : « Lazare, viens dehors ! » Ici, chacun de nous peut remplacer le prénom « Lazare » par son propre nom. Jésus m’appelle par mon nom. Il me demande de sortir de mon tombeau, de mon péché, de lui donner ce qui cause ma mort spirituelle. Et il me demande ensuite, comme autrefois Lazare, Marthe et Marie, de l’accompagner avec compassion dans son chemin de Croix, pour constater de mes yeux combien j’ai du prix à ses yeux, et combien il est vrai que si nous « croyons » en lui, « nous verrons la gloire de Dieu ».
Jésus me demande, comme l’avait autrefois compris l’apôtre saint Thomas, de me lever, d’aller vers Jérusalem pour mourir avec lui à ma vie de péché et revivre de la grâce, dans la sainteté.
En ce cinquième dimanche de Carême, chacun de nous est tenu de faire un choix. À chacun d’entre nous de choisir comment il voudra vivre les Jours saints : en simple badaud, en spectateur émotif, en croyant ou, mieux encore, en amis, en intimes du Sauveur. Beaucoup de chrétiens à travers l’Histoire sont allés jusque-là. C’est donc avec eux et toute l’Église, notamment notre Père fondateur dont nous rappelons aujourd’hui le décès, que nous voulons maintenant entrer dans la quinzaine de la Passion avec ferveur, amour et gravité.