Pour un nouvel éclairage sur le procès
Quand la foi est mise en accusation : la France accuse la Famille Missionnaire de Notre-Dame de « lavage de cerveau »
Le procès d'une communauté catholique sous le concept ambigu d'« abus de faiblesse » révèle comment les lois anti-sectes françaises pourraient viser pratiquement n'importe qui.
par Massimo Introvigne | 3 février 2026
Massimo Introvigne
Massimo Introvigne (né le 14 juin 1955 à Rome) est un sociologue italien des religions. Il est le fondateur et directeur du Centre d'études sur les nouvelles religions (CESNUR), un réseau international de chercheurs qui étudient les nouveaux mouvements religieux.
Auteur d'une soixantaine d'ouvrages et de plus d'une centaine d'articles en sociologie des religions, il a été le principal contributeur à l'Encyclopédie des religions en Italie. Il est membre du comité de rédaction de l'Interdisciplinary Journal of Research on Religion et du comité de direction de la collection Nova Religio des Presses universitaires de Californie.
Du 5 janvier au 31 décembre 2011, il a été le « Représentant chargé de la lutte contre le racisme, la xénophobie et la discrimination, avec une attention particulière portée à la discrimination à l'encontre des chrétiens et des membres d'autres religions » auprès de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).
De 2012 à 2015, il a présidé l'Observatoire de la liberté religieuse, institué par le ministère italien des Affaires étrangères afin de suivre les problèmes de liberté religieuse à l'échelle mondiale.
Le procès de la Famille Missionnaire de Notre-Dame (FMND), dont les audiences se sont achevées à Privas le 22 janvier et dont le verdict est attendu le 24 mars, est devenu un moment fort dans l’évolution du droit pénal français. Ce qui a commencé comme un désaccord entre cinq anciennes sœurs et une communauté catholique traditionnelle s’est transformé en démonstration de la façon dont les notions d’« abus de faiblesse » et de « dérives sectaires » peuvent être manipulées. Cela montre avec quelle facilité ces concepts peuvent être utilisés pour régir la vie religieuse.
Bitter Winter avait déjà présenté cette affaire et averti que ces concepts juridiques reviennent à donner une nouvelle naissance aux théories désuètes du « lavage de cerveau », rejetées par les tribunaux aux États-Unis et dans la plupart des pays démocratiques. L’affaire FMND prouve que ces sujets inquiétants ne sont pas seulement des idées.
La FMND n’est pas une obscure secte. Elle représente une branche du catholicisme stricte, ascétique et résolument anticonformiste. Pourtant, ce sont ces caractéristiques – pauvreté, obéissance, séparation du monde, autorité spirituelle – que les procureurs ont réinterprétées comme des signes de manipulation criminelle.
L’histoire de la FMND commence pendant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, lorsque plusieurs femmes de Saint-Pierre-de-Colombier, en 1944, ont fait le vœu d’ériger une statue de la Vierge Marie – sous le nom de Notre-Dame des Neiges – si leur village était épargné par la violence des forces allemandes en retraite. Avec l’accord de l’évêque, la statue a été installée en 1946, et ce même évêque a autorisé le curé de la paroisse, le père Lucien-Marie Dorne (1914-2006), à fonder, avec Augusta Bernard (1907-1963), une nouvelle communauté religieuse. Le groupe prit lentement forme et, en 2005, fut officiellement reconnu par le diocèse comme institut religieux catholique. Après la mort du père Dorne en 2006, la direction fut confiée au père Bernard Domini (de son nom civil Gérard Pinède), sous la houlette duquel la FMND s’étendit à une quinzaine de maisons en France, en Allemagne et en Italie.
Les controverses sont toutefois antérieures au décès du père Dorne. Les positions ouvertement traditionnelles de la FMND, notamment sur l’avortement et l’homosexualité, la mettaient de plus en plus en porte-à-faux avec les courants dominants du catholicisme français. Parallèlement, son ambitieux projet de construction d’un grand sanctuaire dédié à Notre-Dame-des-Neiges à Saint-Pierre-de-Colombier a suscité une vive opposition de la part des militants écologistes et des groupes de gauche hostiles aux positions politiques de la communauté. Le conflit a éclaté au niveau national en octobre 2023, lorsqu’une vidéo montrant une sœur de la FMND plaquant un manifestant écologiste a largement circulé sur Internet. La communauté a protesté contre le fait que les actes d’agression antérieurs commis par des manifestants anti-FMND n’avaient pas été signalés. Ce conflit faisait suite à une annonce faite en mai 2023 par l’Office français de la biodiversité, qui affirmait qu’une plante rare, le réséda de Jacquin, avait été découverte sur le site de la construction, ce qui a incité les autorités à suspendre le projet. La bataille juridique autour du sanctuaire est toujours en cours.
C’est dans ce climat très tendu que des allégations de « dérives sectaires » et d’« abus de faiblesse » ont émergé. Des associations privées « anti-sectes » ont été les premières à porter ces accusations en 2007. En France, où les évêques craignent particulièrement d’être visés par des campagnes contre ce genre de dérives, le conservatisme politique de la FMND n’a pas aidé à améliorer sa position au sein de l’Église. En 2019, le Vatican a mené une visite canonique qui a relevé des problèmes internes et a nommé, en 2021, l’évêque émérite de Metz, Jean-Christophe Lagleize, comme assistant apostolique. Il a souligné que son rôle était d’aider la communauté à mettre à jour ses constitutions en lien avec les autorités ecclésiastiques, et non de la sanctionner. Le père Bernard est resté supérieur et la FMND a poursuivi ses activités.
Cependant, le père Bernard risque maintenant une peine de prison (avec sursis), une interdiction d’exercer son ministère pendant cinq ans et la fermeture temporaire de la maison mère. Cela n’est pas dû à des actes de violence, à des abus sexuels ou à des malversations financières. Mais plutôt parce qu’il aurait favorisé une intense atmosphère spirituelle qui a fait que certains membres se sont sentis sous pression, infantilisés ou incapables de partir librement.
Les témoignages d’anciennes sœurs décrivent des dortoirs froids, une discipline stricte, une dépendance affective et la peur de décevoir Dieu ou la communauté. Ces expériences doivent être prises en compte et méritent une attention pastorale. Cependant, elles rappellent également un schéma bien connu dans l’histoire de la vie monastique : certaines vocations s’épanouissent, tandis que d’autres périclitent douloureusement. Les procureurs ont tenté de transformer ces expériences personnelles en preuves d’un système criminel d’« enfermement », comme si des siècles d’ascétisme religieux méritaient d’être suspects.
Les sympathisants de la FMND, dont 163 parents qui ont publiquement défendu la communauté, affirment que les accusations découlent d’une incompréhension de la radicalité du catholicisme. Même les dirigeants de l’Église, tout en reconnaissant les préoccupations soulevées par la visite apostolique de 2019, ont exprimé leur malaise de voir une communauté comptant de nombreux membres satisfaits traitée comme s’il s’agissait d’une « secte » dangereuse.
Le plus grand problème réside dans le cadre juridique lui-même. Les termes « abus de faiblesse » et « dérives sectaires » sont vagues et reposent en bonne partie sur des croyances culturelles et des conjectures psychologiques. Ils permettent aux procureurs d’affirmer que des adultes qui ont volontairement rejoint une communauté religieuse étaient, en fait, incapables de donner leur consentement parce que l’environnement spirituel était trop intense. Cette logique emprunte aux théories du « lavage de cerveau » que les spécialistes des nouveaux mouvements religieux ont passé des décennies à démanteler. Cependant, la France a relancé ces idées sous de nouveaux noms, les gratifiant de l’autorité du droit pénal.
Si ce raisonnement est valable, tout groupe religieux exigeant – moines bénédictins, moines bouddhistes, ordres soufis, ashrams hindous – pourrait faire l’objet d’une accusation similaire. Tout guide spirituel qui met en garde contre le péché pourrait être accusé de « pression morale ». Tout maître des novices qui met l’accent sur l’obéissance pourrait être considéré comme exerçant une « autorité manipulatrice ». La liberté religieuse devient conditionnelle, n’étant accordée qu’aux croyances tièdes, modérées et compatibles avec les attentes séculières modernes.
Le procès de la FMND illustre avec quelle facilité ces concepts peuvent s’appliquer non seulement à de petits groupes en marge, mais aussi à des communautés religieuses en vogue, en particulier lorsque leurs opinions morales ou politiques sont impopulaires. Il montre également à quel point les critères sont subjectifs : certains anciens membres se sont sentis blessés, tandis que d’autres se sont sentis comblés ; certains ont quitté dans la détresse, tandis que d’autres y sont restés heureux ; certains ont perçu de la manipulation, tandis que d’autres y ont vu une vocation. Le tribunal doit désormais se prononcer non pas sur des faits, mais sur des sentiments intérieurs, des motivations spirituelles, et la signification de l’engagement religieux.
À l’approche du verdict, les enjeux sont évidents. La France prétend protéger ses citoyens contre les groupes dangereux. Cependant, elle risque de créer un système juridique dans lequel l’État devient l’arbitre de ce qui est acceptable dans le domaine spirituel. La FMND est peut-être l’accusée aujourd’hui, mais les implications dépassent largement les frontières de l’Ardèche.
Si le « lavage de cerveau », quel que soit le nom qu’on lui donne, devient la nouvelle norme, aucune communauté religieuse – catholique, protestante, juive, musulmane, bouddhiste ou autre – ne peut être sûre que ses pratiques internes ne finiront pas par être redéfinies comme actes criminels.