La liturgie
Entre jeu et art...
Dans son livre sur L’esprit de la liturgie, l’éminent liturgiste et théologien allemand Romano Guardini – mais prêtre avant tout – a relié avec brio cette discipline ecclésiale avec les notions de jeu et d’art. La liturgie est un peu des deux à la fois, à la jonction de l’un et de l’autre, pourrions-nous dire, et c’est notamment en cela qu’elle est belle.
Intéressons-nous d’abord à sa dimension de jeu. À proprement parler, un jeu est une activité dépourvue d’utilité. Certes, le jeu est utile à l’enfant pour se dépenser, ou encore pour développer la vigueur de ses capacités cognitives. Cependant, au regard de l’ensemble de la vie sociale, le jeu de l’enfant est parfaitement inutile. Le monde des adultes est fondé sur l’efficience, la rentabilité, l’efficacité, etc. ; le jeu n’y a point sa place. Le cours de la vie sociale jauge la valeur des choses (et des personnes) à partir de l’extérieur d’elles-mêmes. Comprises comme un lieu de passage pour le flux des affaires, elles les servent ou les freinent dans leur marche vers le but qui leur est fixé. Pourtant, chaque chose est pourvue d’une raison d’exister non seulement en tant qu’elle sert une fin – qu’elle est utile à autrui – mais aussi en tant qu’elle est revêtue d’un sens. Dans ses courses, ses gestes précis et attitudes étranges pour le regard extérieur, dans ses cris, ses chants et ses danses soigneusement réglées, l’enfant exprime tout ce qu’il est, il manifeste vivement la joie de son existence, de sa vie, sans autre but que cela.
La dimension de l’art possède quelque chose de semblable à celle du jeu. L’utilité y est de même très secondaire. L’art est avant tout le lieu où l’homme exprime ses aspirations les plus hautes, ses rêves, les désirs profonds qui l’habitent et le meuvent. Par la réalisation concrète, plastique, qui prend forme au travers de ses mains, et par la représentation qui en surgit, sont extériorisés, dans la plénitude de leur sens, ces mondes intérieurs qui l’habitent. La rentabilité exigée par le temps qui déroule inexorablement son cours n’a pas ici sa place. L’artiste ne vit pas dans le temps ni dans la matière, il vit dans l’esprit.
C’est ainsi que certaines choses ou certains objets n’ont aucune utilité mais sont pleins de sens. Guardini écrivait ainsi : « Utilité et sens sont les deux formes que peut revêtir le droit d’un être à l’existence. Sous l’angle de l’utilité, l’objet s’insère dans un ordre qui le dépasse ; sous l’angle du sens, il repose en lui-même […] et [s’épanouit] comme une révélation naturelle du Dieu vivant. »
C’est le cas de la liturgie, à la jonction du jeu et de la création artistique, et pourtant bien plus que les deux réunis. Bien plus qu’un jeu, car c’est la vraie vie, l’éternelle vie des enfants de Dieu qui s’y contruit. Bien plus qu’un art, car les rêves et aspirations qui s’y expriment deviennent réalité. Alors oui, vraiment, la liturgie est belle, car son essence et sa signification intime se trouvent pleinement manifestées, exprimées dans son être. Vraiment, la liturgie est belle parce qu’elle est la pleine expression de la vérité divine.
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