"Viens !"
Homélie pour le 19e dimanche du temps ordinaire - année A
Dimanche 9 août 2026
Jésus est là !
Souvent j’ai rêvé de pouvoir voir quelques photos de passages de l’Évangile – pas beaucoup, seulement quelques unes, avant que nous ne puissions contempler l’ensemble dans la vie éternelle. Si cette prière était exaucée un jour, parmi les photos que je demanderais se trouverait celle qui, dans l’évangile de ce jour, aurait pris Pierre au moment précis où il quitte le bateau pour rejoindre Jésus, et où il a un pied sur la mer, et un pied encore dans le bateau… Regardons un peu cette photo pour mieux voir la réalité de la scène, et donc du miracle, et mieux en percevoir la grandeur, et le sens.
À gauche, nous voyons Jésus. Jésus, qui tend la main, et fait signe à Pierre de le rejoindre. Jésus qui, ne l’oublions pas, priait sur la montagne quand il a vu ses disciples dans la tempête, et est descendu à leur secours. Il était loin – ou plutôt il semblait loin – mais il leur était en fait très proche… Notre Seigneur a un regard à la fois plein de tendresse, touché par l’amour audacieux de Pierre qui commence à venir à lui, et plein d’autorité, lui, le tout-puissant et le créateur et le maître des éléments, qui vient de commander une chose humainement impossible par ce seul mot : « Viens ! »
Entre Jésus et le bateau, nous voyons les flots. Les flots extrêmement agités. Nous voyons parfois des représentations de Pierre marchant sur une eau calme. Ce n’est pas le cas : c’est la tempête… Il y a du vent et des vagues.
Puis nous avons à droite le bateau. Faisons un gros plan dessus. Il n’est pas droit : il tangue et il roule sous l’effet des vagues. Il est donc difficile de s’y tenir debout. Dans le bateau, nous comptons douze hommes. Ils sont onze, accrochés au mat et les uns aux autres, à essayer de tenir debout, tant bien que mal. Si nous grossissons un peu la photo, nous voyons que leurs visages fixent tous le douzième homme avec un air d’effroi. Le douzième passager, Pierre, est en effet en train de passer une jambe par-dessus bord, pour rejoindre la mer. Il a un pied encore dans le bateau, et un du côté de la mer, et il tient encore de ses deux mains le bord du bateau, qu’il s’apprête à lâcher. Le regard de Pierre, lui, est résolu et déterminé. Il ne regarde ni le bateau qu’il quitte ni la mer en furie. Il regarde au loin, vers Jésus.
Tous viennent de vivre, en quelques secondes, cette frayeur de voir une forme s’avancer vers eux sur la mer. La forme de quelqu’un qu’ils connaissent bien pourtant. Et ces hommes d’âge mûr se mettent à crier, croyant voir un fantôme. Ils viennent d’entendre un dialogue absolument saisissant, avec cette proposition folle de Pierre : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » Et cet ordre, fou lui aussi, donné d’un seul mot : « Viens ! » Quel courage de Pierre ! Quelle foi !
Regardons désormais une seconde photo. C’est la même, à un détail près. Un tout petit détail : à la place du visage de saint Pierre, c’est le nôtre. C’est le visage de chacun de nous. Car Jésus a réalisé ce miracle authentique et éclatant pour nous faire comprendre des réalités spirituelles profondes. Tous, nous avons déjà connu des tempêtes nocturnes en mer. Ces tempêtes, ce sont les moments difficiles de notre vie religieuse ou de notre mariage ; ce sont les épreuves de la maladie ou dans le travail ; ce sont les soucis pour un enfant, ou encore la solitude ; ce sont les contradictions ou les persécutions, et tant d’autres vents de toutes sortes. Mère Marie Augusta disait : « Ne nous effrayons pas des vagues qui montent, de la tempête qui gronde. » En effet, Jésus, qui semble loin, prie pour nous, et il nous rejoint toujours. Le Père répétait souvent : « Jésus est là. » Benoît XVI disait lui aussi : « N'oubliez jamais une chose : il est là, et il reste là. »1 Ainsi, nous voici dans la position de saint Pierre : cramponnés au bateau sur la mer agitée ; un pied encore dedans et un pied déjà dehors. Qu’allons-nous faire ? Remonter dans le bateau ? C’est en effet plus sûr, apparemment… Ou aller vers Jésus, que nous avons interpellé avec foi, et qui nous commande : « Viens ! » ?
Dans ces situations, il nous faut être comme Pierre : des enfants. Il nous faut faire confiance comme des enfants. Passer du côté de la mer et lâcher le bord de la barque pour aller vers Jésus dans ces conditions ne peut être que le fait d’un esprit d’enfant. Or c’est la prière de l’Église en ce dimanche. À une époque où on veut à tout prix être adulte, indépendant, où l’on cherche à s’émanciper et à s’affranchir, la liturgie de ce jour demande dans l’oraison : « fais grandir en nos cœurs l'esprit filial, afin que nous soyons capables d'entrer un jour dans l'héritage qui nous est promis. » L’esprit filial est la condition pour entrer dans le royaume : « si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18, 3). En ce dimanche, apprenons de Pierre à devenir comme des enfants. Dans les tempêtes, Jésus est là. Il prie pour nous. Il nous appelle : « Viens ! » Et il nous permet de marcher sur les eaux. Nous le savons, parce que, tous, nous l’avons déjà fait. Alors de quoi avoir peur ? De nous enfoncer, parce que nous aurons détourné le regard de Notre Seigneur ? Mais nous crierons à nouveau vers lui avec confiance : « « Seigneur, sauve-nous ! » Que la prière de la Vierge Marie, en ce dimanche, nous donne l’esprit d’enfance et le courage pour lâcher la barque, pour ne pas craindre les flots déchaînés aujourd’hui contre la foi des fils de l’Église, et pour aller confiants à Jésus, en marchant sur les eaux.
Références
1 https://www.benoit-et-moi.fr/2023/06/29/interview-de-mgr-ganswein/.