Qu'y a-t-il derrière cette parabole ?
Homélie pour le 24e Dimanche du Temps ordinaire - Année A
Dimanche 13 septembre 2026
Les paraboles éclairent notre histoire, à chacun
Sur le Vieux port, on raconte des histoires marseillaises. Une histoire marseillaise, c’est une histoire vraie, bien sûr, mais qui a été un peu arrangée, et légèrement exagérée, juste pour que les gens comprennent bien. Il semblerait, à première vue, que c’est ce que fait Jésus aujourd’hui.
En effet, faisons un peu de mathématiques. Un homme avait une dette de « dix mille talents, c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent. » Une pièce d’argent, c’est le salaire d’une journée. Ainsi, cet homme a contracté – on se demande bien comment c’est possible – une dette équivalant à 165 000 années de salaire. Ainsi, cette parabole a tout d’une histoire marseillaise. Mais allons plus loin.
De qui s’agit-il dans cette parabole ? Qui est le maître ? Jésus le suggère clairement à la fin : « Mon Père du ciel. » Il s’agit donc du Père, Dieu éternel et tout-puissant, qui est infiniment riche, au point de pouvoir remettre, purement et simplement, 165 000 années de salaire à l’un de ses serviteurs qui ne le lui demandait même pas : il lui demandait seulement du temps – même si c’est évidemment utopique – pour pouvoir le rembourser… Ainsi, le Père lui remet toute sa dette.
Mais qu’y a-t-il derrière cette dette remise ? Dans sa lettre aux Colossiens, saint Paul écrit : « Dieu nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix » (Col 2, 13-14). Ainsi, cette parabole – comme toutes les paraboles en réalité – éclaire un aspect du mystère de la Rédemption. Derrière cette parabole, il y a, encore et toujours, le mystère de la Croix. Car nous avons offensé Dieu, et nous avons envers lui une dette infinie.
Comment Dieu nous a-t-il remis cette dette ? Par le Sang de son Fils, versé pour nous et pour la multitude, en rémission des péchés. Ainsi, en effaçant la dette de notre péché, Dieu ne nous a pas remis 165 000 années, mais l’éternité du ciel que nous avions perdu. Cette parabole n’est donc pas une exagération, bien au contraire. Cette histoire qui semblait abracadabrante est en réalité extrêmement sérieuse, et c’est notre histoire, à chacun.
En parlant de 165 000 années, Jésus est bien en-dessous de la réalité de ce qui nous a été remis à chacun personnellement : l’éternité. Pourquoi ? Pourquoi Dieu fait-il cela ? Saint Paul dit ailleurs : en raison de son « amour excessif » (Eph 2, 4). Et Mère Marie-Augusta écrit : « Jésus nous aime sans limite et sans raison. »
Ce pardon est totalement gratuit. Mais il exige de notre liberté que nous le demandions, et que nous entrions à notre tour dans cette dynamique de pardon. La raison en est simple : on ne peut demander pour soi ce que l’on refuse aux autres. C’est la seconde partie de cette parabole.
Car le serviteur, auquel on vient de remettre sa dette de 165 000 années de salaire, rencontre un homme qui lui doit cent pièces d’argent, autrement dit un peu plus de trois mois de salaire. L’exemple pris par Jésus est très intéressant, et profondément pédagogique. Car trois mois et demi de salaire, pour quelqu’un qui travaille, qui a une famille, ce n’est pas rien – c’est même beaucoup. Mais à côté de 165 000 années, c’est dérisoire. Il en va ainsi des pardons que nous pouvons être amenés à donner. Ils sont grands pour nous, réellement, et parfois ils peuvent nous coûter cher. Ils peuvent nous sembler en vérité difficiles. Mais en regardant Jésus sur la Croix, il devient possible de les accorder. Car s’ils sont réellement coûteux pour nous, ils sont aussi réellement peu de choses au regard du pardon que nous avons reçu nous-mêmes de Dieu. La grâce de la Rédemption, par laquelle nous avons reçu le pardon, est une lumière qui va se diffracter dans nos pardons… « Père, pardonne-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés… »
Nous avons dit que les paraboles éclairent toutes un aspect du mystère de la Rédemption. Celle de ce jour insiste sur le caractère gratuit et infini du don de la Rédemption, de la miséricorde divine, de la bienveillance du Maître. Dans quelque temps, Jésus donnera une autre parabole : celle des vignerons homicides, qui insistera – et nous ne devons jamais l’oublier – sur le prix de cette miséricorde : la vie du Fils – « il leur envoya son fils, (…) ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent » (cf. Mt 21, 33-44). Encore un peu après, Jésus enseignera la parabole des talents (cf. Mt 25, 14-30), qui montrera que Dieu veut nous associer à cette œuvre de notre Rédemption. Alors qu’il nous a remis dix mille talents, Dieu va nous en confier quelques uns pour que nous les gérions, que nous leur fassions porter du fruit. Notre Seigneur nous fait confiance et nous appelle à nous associer à son œuvre de salut des âmes.
Contemplons la Vierge Marie, qui a été associée à un titre absolument unique à ce mystère de la Rédemption, au point qu’elle a été à juste titre appelée par des papes et des saints « corédemptrice » – c'est-à-dire collaboratrice à l’œuvre de salut de l’unique Rédempteur, son Fils, Notre Seigneur.
Nous allons maintenant célébrer « le mémorial de notre rédemption ». Demandons la grâce d’entrer dans ce mystère, maintenant par la liturgie, et chaque jour par toute notre vie. Et en pensant au pardon infini que, chacun, nous avons reçu de Dieu, faisons nôtre les mots de la belle prière après la communion : « Que la force agissante de ce don divin saisisse nos esprits et nos corps, afin que son influence, et non pas notre sentiment, prédomine toujours en nous. »